Je remonte le champ qui longe la route, passe la barrière ouverte pour arriver aux deuxième et me retrouve sur le même type de sol: un champ qui a été taillé il y a peu. Les tiges sortent du sol et ne constituent pas un revêtement idéal pour la tente. Il faudrait les couper une à une pour éviter de trouer le tapis de sol. J'avais décidé de rouler un peu plus tard aujourd'hui. Il faisait très chaud et la route est plus agréable en fin de journée. J'entends un bruit de moteur qui se détache de ceux de la route. Merde un tracteur... Ma première réaction fut la peur de me faire engueuler par le fermier. Mais je me ressaisi rapidement et me dirige vers lui. Il acceptera sans doutes que je me pose ici. Il arrive à ma hauteur, coupe le moteur, ouvre la porte et crie : "Well now I am a hundred procent sure that you're completely lost!". J'éclate de rire et lui explique que je cherche juste un endroit où monter ma tente pour la nuit. Ce qui était au départ quelques instructions de sa part pour rejoindre un pré inoccupé fini par devenir une chouette discussion, au bout de 5 minutes, il s'assied sur les marches de son tracteur et se roule une cigarette. Je réalise que depuis le début du voyage, je n'avais jamais parlé avec quelqu'un plus de cinq minutes. La raison principale est évidente : le virus. Cette chouette discussion ainsi que le bivouac qui s'en est suivi ne sont en réalité que la fin d'une des meilleure journée du voyage.

Un coq me réveille à 5:30 du matin et il fait déjà jour. Être réveillé tôt ne me dérange pas en général mais cette fois, il fait froid et j'ai une terrible envie d'aller pisser. Mauvais combo. Plus tard avant de ranger mes affaires, je me fais la réflexion qu'il est grand temps que je fasse une machine et que je prenne une douche. La dernière date d'il y a 6 jours et je n'ai plus de T-shirt plus ou moins propre. De plus, il me reste peu de batterie sur mon téléphone et sur ma batterie portable. Mais difficile de trouver un endroit adéquat pour faire une pause du style auberge, airbnb, camping ou warm showers. Et puis de toutes façons, avec le virus, je rendrai service aux autres et à moi-même en évitant ces lieux. "Avec un peu de chance, il y aura un lavoir dans la prochaine ville" me dls-je. Il y en avait effectivement un. Sur la route de Shaftesbury, j'élabore mon plan et une fois sur place, il fonctionne à merveille : déposer mes vêtements au lavoir (une personnes s'occupe de tout) et prendre un petit déjeuner anglais pendant lequel je fais charger mes appareils. Mon nouveau téléphone ayant la fonctionnalité de charge rapide, je me retrouve avec un appareil chargé au bout du repas que j'ai fait durer avec un peu de lecture.

Je fais quelques emplettes, récupère mes vêtements et m'apprête à sortir de la ville mais me rappelle qu'elle regorge de beaux coins à visiter. Je me dirige vers une ruelle qui mène vers la vielle ville et un endroit avec une vue magnifique. Des touristes en contrebas de la rue prennent des photos et j'attends patiemment qu'ils finissent pour avoir une belle photo sans personne dessus. Je lève mon appareil et au moment de prendre le cliché entends des jurons dans un anglais peu compréhensible. "Funcking @#%...". Je détourne le regard et aperçois un homme âgé d'une cinquantaine d'années. Son visage était rouge et la peau de sont front était plissé. Il portait des lunettes de soleil qui cachaient son regard mais je pouvais le deviner. Je réalise que c'est moi le fucking machin qui visiblement le dérange. Décidément, les lieux touristiques et moi... Son language non verbal exprimait un mépris glaçant. Je le regarde, ne dis rien. Je me détourne pour m'en aller et me rend compte qu'il attendais pour prendre une photo d'un truc historique pour moi sans valeur mais que tout le monde semblait vouloir immortaliser avec son gsm. Il s'en va de la place peu après et me fusille du regard. Je le regarde droit dans les yeux sans aucune émotion. Je le recroise plus tard et fais semblant de l'ignorer mais sens bien les propos qu'il marmonne aux femmes l'accompagnant avant d'arriver trop près de moi pour que je puisse les comprendre. Je sens de la méchanceté et sont comportement me blesse.

On a tous un moment comme ça où, après une altercation désagréable, on refait défiler les images en inventant un scénario meilleur où on aurait eu une réaction différente. Ça m'arrive beaucoup et, sur mon vélo, cet après midi, j'y ai beaucoup repensé. Sauf que cette fois-ci, je n'imaginais pas de scénario meilleur. Je suis sensible au regard et à l'attitude des autres à mon égard et ai été fort touché. Cependant, lui a dépensé plus d'énergie inutile que moi. J'ai soutenu son regard pour lui faire comprendre qu'il n'avait rien à me dire et ai ignoré le reste de ses insultes pour ne pas rentrer dans son jeu stupide. C'était pour moi un regain de confiance et j'ai repris conscience de la force intérieure qui cohabite avec ma sensibilité. Cette confiance a parfois tendance à s'effacer dans ma routine de tous les jours et je la retrouve souvent en voyage.

Plus j'y pense plus je souri sur mon vélo en dévalant la vallée oueste de la ville en plein soleil. Mais tout ça ne m'aura toujours pas apporté de douche et je commence à bien chauffer.

Je sors pour la quarantième fois mon téléphone pour consulter les cartes plus précises que celles en papier et vois des lacs derrière moi. Je fais demi-tour et croise immédiatement un autre voyageur à vélo roulant vers l'ouest lui aussi. Il me talonnais sûrement depuis la ville. On se dit bonjour avec un grand sourire et passons notre chemin. Il avait l'air vraiment cool.

Arrivé au lacs, je réalise qu'ils sont réservés à la pêche. On a eu le même problème avec Lisa le premier lundi à Mons. Je ne comprendrai jamais ce sport, pourquoi cramer au soleil à essayer d'attraper des poissons qu'on relâchera après alors qu'on pourrait se rafraîchir dans l'eau. Je me dis soudainement que si je remonte assez rapidement la route, je rattraperai peut être l'autre cycliste pour faire un bout de chemin avec lui. J'avance tout content de m'être fixé un autre objectif mais ne l'ai jamais recroisé. Après tout, comme j'aime bien rouler à mon aise, je me dis que ce n'est pas plus mal comme ça. Il était peu chargé et je me serais fait mal au genoux à essayer d'ajuster ma vitesse à la sienne.

J'arrive à hauteur d'une rivière qui traverse la route et cherche un endroit où il est possible de l'atteindre. Seulement, elle est bordée de roseaux et d'ortilles sur une largeur de deux mètres. Non merci. Le seul moyen d'y arriver est depuis la propriété privée qui longe la route. J'avance hésitant, pensant d'abord à m'y aventurer rapidement sans que personne ne m'apperçoive mais je me rends compte qu'une voiture est garée et que je n'étais donc pas seul. Je m'approche de la deuxième grille et aperçois une dame d'une cinquantaine d'années occupée à je ne sais quoi. J'attends qu'elle se tourne pour la saluer et lui explique gentiment que je serais prêt à tuer pour pouvoir me baigner dans la rivière tellement la chaleur m'accable (quelle ironie après la pluie et le froid). Elle accepte comme si c'était une évidence et m'accompagne pour me m'expliquer comment entrer et sortir de la rivière depuis leur jardin. Elle me montre d'où les enfants aiment se jeter dans l'eau: depuis les monticules de l'ancien barrage. Inutile de préciser que c'était le bain le plus agréable que j'ai pris depuis un bon moment.

Je reprends la route plus tard et m'accorde peu après la baignade une longue pause lecture et grignotage à l'ombre afin de reprendre les pédales quand le soleil serait moins violent. Au moment de me brosser les dents, une camionnette passe et les gars à l'intérieur me regardent moi et mon vélo chargé et me lancent des sourires d'admiration/encouragement avec le pouce en l'air. Encore un plus pour le moral.

Plus tard en chemin, ma roue avant se met à ramollir. Encore une crevaison. L'épine devait être là depuis ce matin car j'ai du passer par un chemin bordé de ronces pour arriver à mon bivouac. Contrairement aux deux autres fois, j'aborde maintenant le problème avec calme et patience. Maintenant qu'il fait sec dehors et que le voyage est bien entamé, j'observe les bienfaits du voyage sur mon mental. Je m'énerve beaucoup moins vite et tente de prendre les choses telles qu'elles viennent.

Il est 18 heures passé quand mon vélo est à nouveau prêt à manger le bitume. En général à cette heure-là, je cherche déjà un endroit où dormir mais j'avais fait une pause dans le but de rouler au frais. De plus, il fait jour assez tard. Je poursuis donc ma route en direction de Sherbone. Le soir, la ville est calme, des habitants boivent des bières en terrasse. Certains me suivent du regard. J'admire une nouvelle église et traverse le centre afin d'aller faire mes courses pour le souper.

Il est presque 20 heures lorsque je quitte la ville pour me diriger vers l'ouest et commencer à chercher un endroit pour le bivouac. Dans mes débuts, j'aurais eu la boule au ventre à partir de 17 heure à l'idée de ne pas savoir ou je dormirai le soir, peu importe que la région soit pleine de champs et de bois ou pas. Puis avec le temps, le stress s'efface et chercher un bivouac fini par faire partie des petites choses excitantes du voyage (bien que beaucoup moins rigolo sous la pluie en bordure de ville). Je vois un champ en bord de route dont la grille est ouverte et décide alors de m'y engager.


Je décide de partager ce récit avec toi aujourd'hui car il m'a beaucoup plu et j'espère qu'il t'inspirera. Cela me permettra aussi d'en garder une trace pour moi-même.

Tu sais maintenant pourquoi j'aime voyager seul à vélo.